Travailler en musique : mémoire de travail saturée

Travailler en musique 

ou comment saturer sa mémoire de travail

 

 

Qu’est-ce que la mémoire de travail ?

La mémoire de travail porte bien son nom, c’est une mémoire qui nous sert à réaliser un travail, une tâche. Elle permet de traiter des informations et de les stocker en même temps.

Le problème est que sa capacité est limitée.

 

 

–       Elle ne peut traiter, chez l’adulte, que 7 informations isolées en même temps (empan de 7).

–       Sa durée est limitée dans le temps (quelques secondes).

 

L’information qui est stockée permet de réaliser rapidement la tâche suivante. Cette mémoire est sensible à tous éléments distracteurs.

Qu’est-ce qu’un élément distracteur pour la mémoire de travail ?

Le téléphone qui sonne, le bruit de la télévision, votre collègue de travail qui parle alors que vous lisez cet article si intéressant…

Quand l’utilisons-nous ?

Tout le temps aurais-je envie de répondre !

Lorsque nous composons le numéro de téléphone que nous venons juste de lire,

Lorsque nous réalisons un calcul, par exemple pour savoir combien coûte l’article que nous voulons acheter voyant qu’il bénéficie d’une remise de 10€,

Lorsque nous réalisons une recette de cuisine pour la première fois, nous lisons les ingrédients puis nous sortons les ingrédients dont vous avez besoin,

Lorsque nous prenons des notes,

Lorsque nous lisons un texte…

 

Nous n’avons pas vraiment conscience de l’utiliser et les enfants encore moins ! Lorsqu’ils réalisent une opération mathématique par exemple, certains ont même l’impression que le résultat leur arrivent « comme ça », comme par magie. Or, le résultat n’arrive pas de manière magique mais est bien la conséquence d’opérations mentales nécessitant un stockage. Si je pose mentalement l’opération suivante : 143 + 28 =. Je commence par stocker 143 et 28 puis je décompose le nombre soit en unités, dizaine, centaines (3+8 = ), soit en faisant des rapprochements (140 + 20 =), je stocke le résultat…

Lorsque l’enfant commence à lire, cette mémoire de travail est importante car il va lui falloir « retenir » le début du mot qu’il vient de lire pour l’associer à la fin du mot qu’il est en train de déchiffrer.

Par exemple quand un lecteur débutant lit le mot LUNE, il va commencer par lire LU puis NE, quand il aura lu NE, le LU sera dans sa mémoire de travail et il lira alors LU-NE.

 

 

Mémoire de travail… aide-moi à travailler !

La mémoire de travail est souvent altérée, plus exactement la mémoire de travail (ou à court terme) verbale.

Cette mémoire est un système limitée de capacité permettant le maintien temporaire et la manipulation d’une information pendant la réalisation d’autres tâches.

Elle participe aussi à la mémorisation des informations, elle en est la première étape.

En effet, lorsque je stocke une information dans ma mémoire en vue de la réutiliser plus tard, je la stocke (tout au moins, j’essaye) de la stocker dans ma mémoire à long terme. Pour cela, je vais d’abord faire transiter cette information dans ma mémoire de travail et après l’avoir traiter de différentes manières, elle sera utilisable plus tard.

 

Que se passe-t-il lorsque je travaille en écoutant de ma musique ?

 

« Tellement cool » pensent nos ados de travailler en musique !

Et nous les voyons réviser leur leçon le casque incrusté dans leurs oreilles, si ce n’est pas leur musique qui envahit toute la maison.

 

Dessin smiley avec un casque sur les oreilles
Ecouter de la musique en travaillant « trop cool » disent les ados et en même temps, cela est loin d’être « cool » pour être dans de bonnes conditions de mémorisation.

 

Alors que se passe-t-il ?

Lorsque nous révisons une leçon, nous la lisons.

(NB : pour mes stagiaires du stage de Méthodologie, ce n’est que la seconde étape).

Pour la lire, nous utilisons notre mémoire de travail et notamment notre boucle phonologique. C’est cette boucle phonologique qui va me permettre de transformer les lettres en sons (de les traduire en quelque sorte). Cette boucle phonologique permet de stocker pendant un certain laps de temps des informations sonores en nombre limité. Pour cela, elle utilise un registre phonologique (buffer phonologique) et un processus d’auto répétition subvocale. Ce dernier permet de répéter les mots mentalement. Cette subvocalisation consiste à se dire les mots dans sa tête sans les prononcer (comme une petite voix intérieure). Cette répétition est un acte volontaire. Cela sous entend qu’il y a préalablement une analyse phonologique des unités sonores entendues puis un passage dans un stock phonologique à court terme.

La boucle phonologique sert donc à stocker des informations verbales, de manière momentanée. La subvocalisation est nécessaire pour mémoriser et comprendre.

Prenons un exemple : si je vous demande de répéter un mot dans une langue inconnue, vous allez dans un premier temps essayer de repérer des unités sonores que vous connaissez et les répéter. Vous allez chercher dans votre stock phonologique. Cela amène à un point important : la dépendance avec la mémoire à long terme et plus exactement la conscience phonologique : notre stock phonologique (dans notre mémoire à long terme puisque appris, mémoriser et stocker) se construit grâce au développement de notre conscience phonologique.

Du coup, nous comprenons mieux ce qui met en difficulté un dyslexique ayant une conscience phonologique peu efficiente : il aura donc une mémoire de travail verbale plus courte que la norme. Il ne trouve pas dans son stock phonologique la traduction adéquate « en son » et doit donc faire appel encore plus à sa mémoire de travail pour procéder à cette « traduction ».

 

Du coup, nous comprenons mieux également ce qui met en difficulté les personnes ayant des problèmes d’attention (je pense bien aux TDAH) : cette opération mentale est coûteuse en terme d’attention. Elle demande de la concentration puisqu’il faut trier rapidement les « sons » intégrés dans son stock phonologique pour les traduire. (attention/planification/inhibition)

Cet aparté étant fait, revenons à nos jeunes qui travaillent en musique. M. Pokora, Rihanna, Sexion d’assaut, Pink, … font partie de leur quotidien (et pour les parents d’ados, du leur aussi !).

Utilisation de la boucle phonologique lors d’un stimulus auditif (version simplifiée)

 

Donc lorsque nous révisons une leçon, nous la lisons. Nous sollicitons donc notre boucle phonologique.

Que se passe-t-il lorsque nous écoutons de la musique ?

Si j’entends normalement, mon cerveau va donc « entendre » des paroles et pour cela, il va utiliser aussi cette boucle phonologique.

 

Groupe de musique« Mouais », me répond Loris, pas vraiment convaincu, « moi, ce que j’écoute, c’est pas en français ».

D’autant plus ! Notre boucle phonologique va automatiquement essayer de traduire ce qu’elle entend en son en utilisant son stock phonologique ; autrement dit, nous essayons alors de rapprocher les sons entendus avec les sons connus et stockés dans notre mémoire.

 

Cela n’est valable que pour la musique ?

Non ! Bien sûr.

Musique, télévision, radio, salle bruyante, voisin qui bavarde…

Ces bruits viennent altérer notre mémoire de travail. Notre attention aussi. L’attention est en outre une fonction extrêmement fragile, préservez-la !

Les conditions idéales pour réviser ses leçons : le silence(1) !

 

Cela est valable pour toutes les musiques ?

Je ne parle que des musiques qui ont des paroles. Ce sont les mots (les paroles des chanson) que mon cerveau ne peut s’empêcher d’analyser, de traduire, de rechercher un sens

Je sature donc ma boucle phonologique alors qu’elle m’est nécessaire pour apprendre une leçon par exemple. Si je veux demander à mon cerveau de travailler pour apprendre une leçon, il faut pour être efficace, l’utiliser le mieux possible. Je ne dois donc en utiliser une partie en écoutant des musiques avec des paroles, et lui laisser toutes ses capacités.

Si vous avez l’habitude de travailler en musique, vous pouvez écouter des musiques sans paroles (musique instrumentale par exemple ou musique avec des sons de la nature).

 

Alors quand écouter la musique de mes chanteurs préférés ?

Quand vous voulez, sauf lorsqu’il s’agit de vouloir faire entrer dans votre mémoire des informations écrites ou entendues. N’oubliez pas que les paroles viendront gêner votre mémoire de travail et vous rendront moins efficace.

La musique peut aussi aider à la concentration lorsqu’elle est écoutée avant une tâche. Elle a alors un pouvoir stimulant. Selon Hervé Platel (2), la musique augmente notre perception auditive et aiderait à percevoir correctement les sons (développement de la conscience phonologique). Selon B. Lechevalier (3), la musique pourrait prévenir des troubles de la mémoire. Selon Michel Habib, écouter de la musique (et notamment chez les dys) faciliterait les connexions entre les différentes zones du cerveau(4).

Il n’est donc pas question de se priver d’écouter de la musique !

 

 

————— Article mis à jour le 13/07/2015———————-

 

(1) : Can preference for background music mediate the irrelevant sound effect ? Nick Perham and Joanne Vizard – Applied cognitive psychology – juillet 2011

(2) Le cerveau musicien – F. Eustache, B. Lechevalier, H. Platel – Editions De Boeck – 2010

(3) Bernard Lechevalier, professeur de neurologie, est le pionnier de la psychologie cognitive de la musique. Auteur de « Le cerveau de Mozart – Editions Odile Jacob – 2003 ».

(2) Selon M Habib, la musique faciliterait les connexions entre les différentes parties du cerveau et serait donc capable de modifier les connexions dysfonctionnelles des personnes « dys » (Mélodys – M. Habib, C. Commeiras – Editions de Boeck – 2014)

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