Pourquoi est-il important de parler correctement aux bébés ?

Bébés Bescherelle !

 

Récemment diplômée du Doctorat en psychologie, Alexandra Marquis a démontré que les bébés reconnaissent les terminaisons verbales dès l’âge de 11 mois, une première mondiale.

 

 

Depuis une quarantaine d’années, les spécialistes du développement du langage affirment que les verbes sont complexes à apprendre. C’est pour cette raison qu’ils apparaîtraient si tard – autour de l’âge de 18 mois – dans la parole des enfants. Mais cela ne veut pas dire que ces derniers n’ont pas commencé à décoder les subtilités de la conjugaison bien avant. «Les enfants sont en mesure de reconnaître les terminaisons verbales dès l’âge de 11 mois», affirme Alexandra Marquis, qui publie cet automne les résultats étonnants de ses recherches doctorales dans la revue Cognition, en collaboration avec sa directrice de recherche, la professeure Rushen Shi, du Département de psychologie.

 

Cette recherche, la première au monde qui démontre la capacité d’analyser des mots conjugués chez les bébés si jeunes, est née d’une remise en question d’études américaines situant la reconnaissance des formes verbales entre l’âge de 14 et de 17 mois. «Les bébés reconnaissent des mots très connus comme maman dès quatre mois, et des noms moins connus à partir d’environ six mois, souligne Alexandra Marquis, récemment diplômée du doctorat en psychologie. Pourquoi ne reconnaîtraient-ils pas des formes verbales ?»

 

Plusieurs expériences :

Pour trouver réponse à ses interrogations, la jeune chercheuse a imaginé une vingtaine de situations expérimentales où des enfants âgés de 8 à 18 mois étaient exposés à des extraits sonores préenregistrés et à des images, dans le laboratoire de la professeure Shi. Elle a d’abord vérifié si les enfants reconnaissaient les formes verbales simples, comme mange ou chante. «Les enfants ne reconnaissent pas ces formes verbales à 8 mois, mais ceux âgés de 11 mois sont capables de le faire», note-t-elle.

La deuxième étape de ses expérimentations : l’association d’une forme simple à une forme conjuguée. Pour la terminaison  fréquente en –é, comme mangé, cela a été concluant.

 

« Avant l’âge d’un an, avant de parler, les enfants sont capables d’apprendre une nouvelle terminaison verbales et d’étendre la connaissance acquise durant leur développement à de nouvelles formes. » Alexandra Marquis, diplômée du doctorat de psychologie.

 

 «Les enfants ont déjà entendu ce paradigme de conjugaison dans leur entourage, par exemple, mange-mangé, trouve-trouvé, etc.», explique-t- elle. Se peut-il que les enfants fassent l’association uniquement à partir des phonèmes initiaux communs, sans reconnaître les terminaisons et la relation de conjugaison ? «Je jugeais cette possibilité peu probable, parce que les enfants ne font pas l’erreur d’interpréter château comme contenant chat, ils traitent château comme un mot entier. Mais il fallait pousser plus loin pour en être certain.»

Pour cela, elle a dû créer des mots artificiels (comme glute) et refaire l’expérience avec une terminaison verbale impossible en français, soit le son -ou. Les résultats furent spectaculaires : les enfants ont réagi à la forme verbale simple (glute), ainsi qu’à la forme conjuguée avec la terminaison -é (gluté), mais pas à la forme « conjuguée » avec le son -ou (glutou), puisque cela n’avait pas de sens pour eux. «Ce n’est pas un coup de chance, précise fièrement Alexandra Marquis, parce que nous avons répété nos expériences avec des enfants de 11 mois, 14 mois et 18 mois et ils réagissent tous de la même façon.»

Les enfants ont même été soumis à une autre expérience intéressante : on leur a fait entendre plusieurs mots inventés différents qui se terminaient tous en -ou, afin de rendre cette terminaison «réelle» pour eux. «Cela prend deux minutes à un enfant pour faire un nouvel apprentissage, en raison d’une grande flexibilité neuronale», explique la professeure Shi.

Ensuite, la chercheuse a répété l’expérience des terminaisons en -ou avec les nouvelles formes verbales. Cette fois, les enfants ont fait l’association entre les deux formes. «Cela signifie qu’à onze mois, avant l’âge d’un an, avant de parler, les enfants sont capables d’apprendre une nouvelle terminaison verbale et d’étendre la connaissance acquise durant leur développement à de nouvelles formes», souligne-t-elle.

 

D’autres recherches à venir

Si les enfants ne connaissent pas encore les autres terminaisons de verbe, plus complexes, c’est uniquement une question de fréquence d’occurrence dans la langue, croient Alexandra Marquis et Rushen Shi. «Lorsqu’ils auront suffisamment entendu les différentes terminaisons avec des racines variées dans le langage, ils seront en mesure de les appliquer, et ce, bien avant l’âge scolaire», précise Alexandra Marquis, qui ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Chargée de cours dans plusieurs universités québécoises, la jeune chercheuse poursuit des études postdoctorales à l’École d’orthophonie et d’audiologie de l’Université de Montréal. «Je souhaite établir une chronologie d’acquisition des paradigmes verbaux de la naissance à l’âge scolaire chez les enfants québécois, avant l’apprentissage des règles enseignées à l’école», conclut-elle avec enthousiasme.

 

Source UQAM [Vol. XXXVIII, no 5 (31 octobre 2011)]

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